Je viens de découvrir Pearltrees, un outil proposant un mode original de navigation sur le Web et surtout une manière innovante de partager ses recherches. La philosophie des créateurs de cet outil ne manque pas non plus d’intérêt. J’y vois une version remixée d’un débat ancien, à la lumière de nouvelles technologies : la rose sentirait-elle aussi bon si elle portait un autre nom ?
Dans une interview, Patrice Lamothe de Pearltrees, défend une organisation participative et humaine du Web contre l’organisation « googolienne » : « Google organise l’information pour toi », argumente-t-il. Je suis assez d’accord avec lui sur le constat : une organisation classique et hégémonique des contenus, une prise en compte inadaptée (volontaire ou pas ?) de l’explosion quantitative de contenus, créés par tout à chacun avec les outils du Web 2.0, une visibilité d’une partie infime des contenus (70% du Web, au bas mot, ne seraient pas référencés par les grands moteurs de recherche).
RWW – Pearltrees : l’organisation subjective du web from ReadWriteWeb France on Vimeo.
Dans une seconde partie de l’interview, Patrice Lamothe, oppose l’organisation des liens sémantiques (ontologies,…) proposée par le Web du même nom (Web 3.0 ?) à celle proposée par PearlTrees et autres Twitter. La première serait imposée par des concepteurs « experts exclusifs » ; la deuxième est basée sur les liens faits par les internautes eux mêmes et, par là , affublée du qualificatif à la mode de « démocratique ». Dans la première « c’est la machine qui donne un sens » (« on peut y croire », ajoute-t-il) ; dans la deuxième, au contraire, « c’est l’homme qui donne un sens ».
RWW – Pearltrees : logiques sociales et fin du search from ReadWriteWeb France on Vimeo.
Je suis séduit par l’idée d’un outil d’organisation du Web aussi démocratique que le mode actuel de création de ses contenus. Comme le dit Patrice Lamothe, Pearltrees peut être un maillon de cette nouvelle vision du Web. Mais, je ne peux m’empêcher d’alimenter le débat par quelques réflexions, sur les fondements théoriques, mais aussi d’ordre pratique. Au fond, je pense qu’il y a là une des questions posées par le phénomène humain et social qu’est aussi le phénomène technique du Web.
La communication passe par le langage, il « normalise » les catégories. Par là , le langage est-il non démocratique ?
Il existe une multitude de langages : oraux, écrits, des signes, corporels,… Tous ces langages sont déclinés, en fonction de l’application visée, en ensembles de termes dont l’utilisation est organisée par une syntaxe et une grammaire : les langues. Cette vision normative de la communication n’a pas réussi (et heureusement) à enlever la part de connotation, donc d’interprétation et aussi part de richesse, aux concepts exprimés.
« Malheureusement, le langage fournit seulement une interprétation logique des faits de conscience. » (« Éloge de la fuite », Henri Laborit – 1976).
« La totalité du sens ne peut jamais être complètement retranscrite car il y a une immense quantité d’implications, même avec le langage le plus explicite. Autrement dit, rien n’est jamais complètement exprimé, rien de ce qui est dit ne peut être exempt de matière à interprétation par celui qui l’entend. » (Merleau-Ponty – 1964).
Tout cela pour dire que quelque soit le mode d’organisation des informations, elles passeront par leur expression, donc par un langage, donc par des règles, donc par de la subjectivité (je dirait plutôt par de la connotation, le terme « subjectif » est lui même connoté de « mauvaise foi » !). On peut donc penser que cette subjectivité, individuelle (mise en partage ou non) ou institutionnelle (Google,…), sera toujours présente. Et je dirais, encore une foi : heureusement !!!
Le langage reste donc assez démocratique. Encore faut-il qu’il soit appris et utilisé par un maximum des membres du « peuple » (étymologie tu terme « démocratie »), donc pas trop du niveau du jargon de spécialiste. Cela nous ramène aux questions sur l’éducation, mais ce n’est pas le sujet ici.
Cela relance un débat ancien : la « querelle des universaux« . Aristote et d’autres, en leurs temps, ont tenté de définir les grandes catégories en partant du principe que : toute chose doit (par essence) être classée dans ces catégories ; sinon, elle n’existe pas !
D’autres, pensent que les catégories ne sont que des symboles qui nous servent à structurer notre esprit. Cette position a été (re)rendue célèbre par Umberto Ecco dans son roman « Au nom de la Rose » : « Quand la rose aura disparu, il ne nous restera que son nom. Du passé il ne reste que des noms désincarnés » (proposition de traduction de la formule latine d’orgine).
Google comme Pearltrees (et, avec eux, tous les autres acteurs) sont confrontés à cette question dans le cadre du Web (1.0 ; 2.0 ou 3.0), nouvelle technologie de diffusion, mais pas réellement nouvelle immensité de la connaissance. Et, je me permets de penser que ce ne sont pas eux qui la résoudront. Par contre, ils doivent la prendre en compte dans leurs algorithmes. Pour les premiers, en ne pensant pas imposer une organisation unique, un sens établit et, pour les seconds, en ne pensant pas pouvoir s’abstraire complètement de toutes classifications reconnues des spécialistes.*
Le sens est-il une direction ?
Ensuite, je pense que dans Pearltrees il y a une confusion entre « sens » et « direction à prendre » (voir deuxième vidéo). Les liens qui sont constitués entre les perles des différents constructeurs d’arbres donnent effectivement un(des) sens à vos propres arbres, mais un(des) sens dans le(s)quel(s) aller pour enrichir votre base de données, dans un(des) domaine(s) qui vous interesse(nt) et qui aussi interesse(nt) d’autres personnes.
Et cela est déjà une chose importante.
Mais il me semble (et l’on peut largement en débattre) que cela ne donne pas de sens (« sémantique » et/ou « pragmatique ») aux contenus partagés par ce moyen. En effet, il manque une qualification des liens qui sont faits entre les nÅ“uds que sont les Pearls. Les liens créés entre mes perles ou mes arbres entre eux ou avec ceux d’autres participants, indiquent « seulement » qu’ils sont dans la sphère d’intérêts d’un, de deux ou de plus de personnes. Ces liens ne leur donnent pas une connotation particulière. Cette connotation, il faudra, comme avec les outils « classiques », aller la chercher avec notre cerveau humain (voir aussi plus loin). En ce sens (si j’ose dire
), Pearltrees n’apporte pas plus de sens que Google. En revanche, Pearltrees laisse ses utilisateurs monter leur propre réseau.
Cette caractéristique majeure de Pearltrees peut être soumise à un autre débat. Le fait que plusieurs (beaucoup !) de personnes se préoccupent de la même chose et/ou lui donnent le même sens (en ont la même interprétation), leur donne-elles raison ? Ne peuvent-elles pas toutes se tromper ?
Cela pose, comme souvent, les rapports difficiles ou ambiguës qui existent entre l’avis d’expert (explication, analyse de ce qui est ou pourrait-être) et le choix politique (ce que l’on désire croire, ce que l’on désire qui soit). Le choix « philosophique » de Peartlrees est de privilégier le deuxième, d’autres font le choix de privilégier le premier. S’il est indéniable que les experts prennent parfois trop de pouvoir dans des registres qui ne sont pas les leurs, il est sans doute dangereux, aussi, de baser un réseau de connaissances sur le seul avis du plus grand nombre. La démocratie est un excellent système (et sans doute le seul acceptable) pour déterminer les choix de vie en société, il peut-être catastrophique lorsqu’il s’agit d’analyser ou de comprendre des systèmes techniques ou vivants.
Le fouillis « organisé » des « trees » sera-t-il exploitable, au delà des 50 ou 100 unités ?
D’un point de vue pratique, l’ergonomie de Pearltrees (certes perfectible, mais l’application est à ces débuts) est une exploitation originale, intelligente (et, à mon avis pas révolutionnaire) de deux choses.
La forme du réseau que constituent les « trees », identique à celui de Twitter, différent de celui de Facebook (par exemple). Il est dissymétrique : chacun peux établir un lien sans que la cible du lien ne soit consultée (en clair, sans son approbation). Cela donne une forme de réseau bien illustrée par l’image ci-dessous.

Représentation d'un réseau dissymétrique (source "Twitter, Twitter, Twitter…" sur ReadWriteWeb).
Pearltrees s’inspire aussi des cartes mentales et reproduit leur mimétisme avec notre manière cérébrale d’enchaîner les idées : non linéaire. Ceci est en rupture totale avec l’outil qui est détronné par les technologies actuelles de la communication, j’ai nommé le livre. Depuis Gutenberg, le livre impose une pensée linéaire et progressive, structurée comme le sommaire et la page (>>>>). Enfin (pourrait-on dire !), les technologies d’aujourd’hui permettent un éclatement de cette linéarité. Mais cela n’est pas sans revers.
Une visualisation difficile. De tels réseaux, de telles cartes sont efficaces pour suivre le fil conducteur d’une pensée, d’un cheminement ou pour mémoriser. Mais très vite (lorsque le nombre de nÅ“uds dépassent, disons, quelques dizaines) soit les détails sont illisibles, soit ils manquent de vue générale. Là , l’ergonomie de Pearltrees est intéressante car elle permet facilement de déployer ou de fermer les nÅ“uds pour n’afficher que celui actif.
La taille inflationniste du flot d’information. Très vite, la multiplication des liens vers d’autres nÅ“uds du réseau entraîne une masse ou un flux d’informations ingérables « humainement » ; que se soit en terme de temps ou en terme de tri des informations en fonction de l’intérêt du lecteur, à un moment donné. Cela Pearltrees ne le résout pas (d’ailleurs, ses promoteurs en ont-ils la prétention ?) pas plus que Twitter ou les autres réseaux sociaux. En effet, l’utilisateur « s’abonne » à d’autres nÅ“uds du réseau correspondant à sa préoccupation du moment. Au fil du temps, son réseau va être à son image, différents sujets qui l’intéressent y seront représentés. Le revers de la médaille est que, lors d’une recherche à un moment donné, peut-être qu’un seul des domaines représentés n’est utile. La valeur d’un résultat ne dépend pas que de sa présence ou de sa position dans le réseau « social », ni du fait qu’il y soit lié ou pas, mais aussi de la connotation qui lui est donné. Pour détecter la connotation correspondant à une recherche ponctuelle, un seul outil est disponible (pour reprendre la nomenclature de Patrice Lamothe) dans les systèmes cités ici : le cerveau humain. Il est le seul à connaître les motivations instantanées du « rechercheur » et à pouvoir (dans une certaine mesure non illimitée, les publicitaires en on fait leur métier) repérer la connotation adéquate des résultats. Malheureusement, cela ne reste possible que face à une masse relativement limitée d’informations et, dans tout les cas, face à une masse très inférieure à celle que les outils du Web 2.0 peuvent fournir (le temps de rédiger cet article, j’ai sans doute reçu plusieurs centaines de « tweets » dans mon TweetDeck. Pas le temps de les lire, pas le temps de les compter, a fortiori pas la capacité de les trier).
Sans doute que les outils du Web sémantique, sans leur donner le pouvoir qu’ils n’ont pas, constituent (constitueront) une bonne manière d’apporter une aide aux humains. Ils seront une alternative au dilemme d’être noyé sous des océans d’informations ou de ne pas s’y baigner. Et cela n’est pas une question d’intelligence des individus, mais de leur incapacité naturelle à gérer un système qui dépasse la taille « humaine ». La machine peut sans doute l’y aider si elle reste, elle aussi, à sa place.
Cela me ramène à la question titre de cet article. Patrice Lamothe, et Pearltrees, propose un Web comparable à la « vraie vie » dans le traitement d’une question : « pas par des ordinateurs, mais par des gens » proches se surcroit. Là , il y a sujet à débat : le Web est-t-il similaire à la « vraie vie » ? Oui, car il y est maintenant intégré. Non, car un seul, chaque, individu y dispose de contenus et d’applications dans d’autres dimensions qualitatives, quantitatives et temporelles.
Je pense, mais c’est discutable, que pour organiser tout cela on peut se baser sur les principes théoriques décrits bien avant l’existence de ces technologies, qu’il ne ne faut pas faire table rase de leur différents résultats et de leur confrontation.
Ne ré-inventons pas tout sous couvert d’une plus grande démocratie de l’information, au lieu de s’interroger sur la manière de mieux diffuser la connaissance.



Depuis la rédaction de cet article, j’ai découvert cet intéressant article sur Pearltrees :
Pearltrees, ou la fixation et la classification du web
Pearltrees: les potentialités pédagogiques et organisationnelles du social bookmarking visuel
Commentaire by Jacques Barzic — 13 janvier 2010 @ 20 h 35 min